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INTERVIEW Par Patricia Huon, Envoyée spéciale à Conakry — 15 mars 2020 à 16:29 …

Après avoir été longtemps dans l’opposition, vous êtes arrivé au pouvoir en 2010. Qu’avez-vous accompli depuis ?

Quand je vois le gouffre où nous étions, par rapport à nous sommes maintenant… Nous avons réformé l’armée, le code minier, nous relançons l’agrobusiness, le secteur de l’énergie aussi. La priorité était de résoudre les problèmes macroéconomiques. Mais ceux-ci ne changent pas l’assiette de la ménagère. Je suis allé dans les villages, j’ai vu la pauvreté. C’est pour ça que nous avons décidé désormais de redistribuer 15% des revenus miniers aux sous-préfectures. Malheureusement, il y a eu Ebola, pendant deux ans et demi. Malgré cela, nous avons eu une progression économique, qui est actuellement à plus de 6%. Bien sûr, il y a encore des gens pauvres. Mais en France aussi ! On ne peut pas me demander de transformer en huit ans [Alpha Condé estime que les deux années où la Guinée a été touchée par l’épidémie d’Ebola ont été «perdues», ndlr], ce qui n’a pas été fait en cinquante ans.

Comment avez-vous accueilli les critiques de la Cedeao et de l’Union africaine, qui ont retiré leurs missions d’observation, estimant visiblement qu’en l’état actuel, le scrutin ne pouvait pas être crédible ?

La critique est initialement venue de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Or l’organisation n’était pas venue pour faire de l’audit, mais pour nous accompagner dans le processus. L’OIF a ainsi créé le doute sur le fichier électoral. Mais à partir du moment où il y a un doute, il est normal que j’accepte que la Cedeao envoie des experts pour le lever. Ceux-ci sont venus et ont fait des propositions à la Commission électorale indépendante (Céni), que celle-ci a acceptées. Je n’ai aucun problème avec la Cedeao, ni avec l’Union africaine. Je suis panafricain. Je ne prends pas ça comme une ingérence. Mais je suis élu par le peuple de Guinée. Je n’ai de comptes à rendre qu’au peuple de Guinée.

Ce scrutin est critiqué. Il a été boycotté par les deux principaux candidats d’opposition…

Ils ont décidé de boycotter, c’est leur problème. Il y a des lois en Guinée pour aller aux élections. Nous ne faisons qu’appliquer la loi.

Le président ivoirien, Alassane Ouattara, a annoncé récemment qu’il ne briguerait pas un troisième mandat. Avez-vous l’intention de faire de même ?

Mais lui-même a fait une nouvelle Constitution ! Alors pourquoi me pose-t-on la question à moi ? Et puis chaque pays a ses réalités. Est-ce qu’il n’y a pas beaucoup de présidents en Afrique qui ont fait plus de trois mandats ? Ici, l’opposition, ce sont les anciens gestionnaires, les anciens Premiers ministres, qui ont gouverné le pays. Et on sait dans quelle situation ils l’ont mis. Alassane Ouattara avait lui-même dit qu’il n’allait pas laisser le pays à ceux qui l’avaient mal géré.

Cela veut dire que vous comptez être candidat à la présidentielle ?

Pour le moment, je veux doter le pays d’une Constitution moderne. C’est ça, mon objectif. Lorsque viendra le moment de l’élection présidentielle, les partis seront libres de présenter les candidats qu’ils veulent.

Vous n’excluez donc pas la possibilité d’un troisième mandat ?

Je ne sais pas d’où vient cette obsession sur le troisième mandat en Guinée, quand vous avez des chefs d’Etat africains qui ont fait quatre ou cinq mandats et qui sont chouchoutés. C’est une démocratie à géométrie variable. Et la démocratie, ce n’est pas nécessairement l’alternance. On a vu dans beaucoup de pays ce que ça a donné. Même en France, jusqu’après Jacques Chirac, il n’y avait pas de limitation de mandats. Est-ce que ça veut dire que la France n’était pas une démocratie ? J’ai été opposant pendant quarante-deux ans, j’ai été condamné à mort, j’ai fait de la prison. Je n’ai jamais cédé, et je n’ai jamais utilisé la violence. Pendant tout ce temps, nous n’avons pas jeté une pierre. Aujourd’hui, l’opposition casse les voitures, les maisons… Je n’ai de leçon de démocratie à recevoir de personne. Et je ne vois pas ce qu’il y a de plus démocratique qu’un référendum.

Patricia Huon Envoyée spéciale à Conakry;