December 17, 2018

« On parle de surveillance, c’est quand la ressource existe, s’il n’y a pas de ressource, on ne peut pas parler de surveillance », dixit Dr Bamy Lamine Idrissa.
Le Directeur Général du CNSHB a bien voulu se prêter aux questions de nos reporters de radio-kankan.com. Avec lui, ils ont débattu sur la connaissance du centre, son rôle ainsi que des problèmes qui assaillent ce service d’utilité publique. Entretien à bâton rompu.
radio-kankan.com: S’il vous plaît, présentez-vous à nos nombreux lecteurs, ainsi que le personnel du Centre?
Dr Bamy Idrissa Lamine : Je suis Dr Bamy Idrissa Lamine, Directeur Général du Centre National des Sciences Halieutiques de Boussoura, un service du Ministère de la Pêche, de l’Aquaculture et de l’Economie Maritime.
Le Centre National des Sciences Halieutiques de Boussoura, est un centre qui a été crée en 1985 avec la collaboration de l’Institut Français pour le Développement (l’IRD). A l’époque, c’était l’Orson, un établissement public à caractère scientifique et administratif, doté d’une autonomie financière.
Le centre compte 165 travailleurs dont 34 chercheurs, 6 cadres de l’administration et 70 contractuels. Et, parmi ces 70 contractuels, nous avons des techniciens dont 54 contractuels et le reste, c’est ce que nous appelons services généraux, les balayeurs et les chauffeurs.
radio-kankan.com: Depuis votre prise de fonction à la tête du Centre, qu’est-ce qui a marché, qu’est-ce qui n’a pas marché et qu’est-ce qui reste à faire, en un mot, le bilan du centre ?
Dr Bamy Idrissa Lamine : La mission du Centre National des Sciences Halieutiques de Boussoura, c’est la production des connaissances sur le secteur de la pêche, de l’aquaculture et de l’économie maritime, pour la prise de décision en matière du développement durable de nos ressources halieutiques.
Il fournit un ensemble de connaissance de tous les secteurs de la filière pêche en Guinée. Voila, grosso modo, l’essentiel de sa mission.
L’organisation du centre, pour assumer cette mission est : il y a un organigramme puis le conseil d’administration, il y a le Directeur général et le conseil scientifique, il y a aussi un secrétariat et un conseiller scientifique, qui appuient la Direction.
L’ensemble des formations et les affaires courantes en l’absence du Directeur Général, sont assumées par un intérim, le Directeur Général adjoint. En dehors de cela, nous avons également, des départements de recherches qui sont directement gérés par le Directeur. Nous avons comme départements de recherches : le département de la pêche artisanale et industrielle, la pêche continentale, les départements de gestion de littoral. Vous allez remarquer que l’ensemble des préoccupations du ministère de la Pêche, de l’Aquaculture et de l’Economie Maritime, sont représentées au niveau de la recherche c’est-à-dire que toutes les directions qui interviennent, sont de façon transversale ; représentées au niveau de la recherche.
Nous avons aussi les services d’appui, notamment le service de gestion de navires, nous avons un navire de recherche qui nous permet de faire les campagnes d’évaluation directe pour savoir quel est l’état de nos ressources. Nous avons le service valorisation et documentation, qui nous permettent de diffuser l’ensemble de nos informations à tous les acteurs de la pêche sur le plan national et international afin qu’ils sachent exactement, ce que le centre fait.
Nous avons le service informatique qui est là, tout ce qui est lié à l’informatique, à notre base de données, à nos calculs concernant la biomasse et le potentiel, qui sont des éléments essentiels pour déterminer le quota et déterminer aussi, le nombre de licences qu’il faut livrer aux bateaux pour qu’ils pêchent sans causé de préjudice, à nos ressources.
Vous avez le service administratif et financier qui a, à son niveau, la comptabilité du matériel, là je parle des outils fondamentaux pour faire le travail. Nous avons le navire ‘’Général Lansana Conté’’, qui est un don du gouvernement japonais et qui, aujourd’hui, a fait ses preuves non seulement en Guinée mais aussi dans toute la sous-région pour évaluer les ressources. Voila, en substance, comment est l’organisation du centre. Mais quelles sont les choses qui sont ciblées réellement !
Nous avons d’abord l’écosystème, c’est-à-dire, tout ce qui est lié aux mangroves et à l’eau. Nous avons les ressources, c’est-à-dire, les poissons et l’ensemble de ressources exploitables, les crevettes, etc. Nous avons l’exploitation, c’est-à-dire, tout ce qui concerne les navires qui prélèvent la ressource et qui la commercialisent, nous voyons aussi comment la communauté des pécheurs fonctionne, nous avons la valorisation des produits obtenus à l’issue d’exploitation, comment c’est valorisé, comment c’est acheté. La rentabilité, tout cela est géré au niveau du CNHSB.
radio-kankan.com: Quel rapport existe-t-il entre le Centre National des Sciences Halieutiques de Boussoura et le Centre national de surveillance et de la protection des pêches (C.N.S.H)?
Dr Bamy Idrissa Lamine : Question intéressante ! Voilà les deux services qui sont intimement liés. Le centre, comme je vous l’ai dit, c’est la ressource. On parle de surveillance, c’est quand la ressource existe, s’il n’y a pas de ressource, on ne peut pas parler de surveillance. Donc, il ya une complémentarité. Les observateurs, les recommandations, les gens sont formés au centre national des Sciences Halieutiques de Boussoura, en principe, pour les embarquer au niveau des navires pour qu’ils puissent récolter des données, une fois que ses données sont récoltées avec les observateurs embarqués, ces données sont traitées au niveau du CNHSB pour le plan d’aménagement. Voilà deux services qui sont intimement liés.
Si tu entends conserver la ressource, c’est qu’il faut une bonne surveillance. Pour cette bonne surveillance, il faut qu’on dise voilà, c’est cette quantité qu’il faut pécher.
Cette quantité là est déterminée par le centre national des Sciences Halieutiques qu’on appelle le potentiel exploitable. On détermine la quantité des ressources halieutiques qu’il faut préserver sur la biomasse et à partir de cette biomasse, nous déterminons la quantité de poissons qu’il faut enlevés sans porter préjudice à la ressource, pour que la ressource à conserver aille jusqu’aux générations futures.
Mais pour contrôler cette ressource, il faut une surveillance accrue, donc c’est cette complémentarité qui existe entre la recherche et la surveillance.
radio-kankan.com: Par rapport à la surveillance dont vous évoquez, est-ce que vous rencontrez des difficultés ?
Dr Bamy Idrissa Lamine : On peut dire, qu’on rencontre des difficultés. Pourquoi, parce qu’il faut reconnaitre qu’on vient de loin. A un moment donné, nous avons constaté la baisse des indices d’abondance, les prises par unité d’effort, on rencontrait beaucoup de difficultés au niveau de la pêche artisanale, et on a reçu des critiques de l’Union Européenne en général pour dire qu’il faut une bonne surveillance. Donc, cela a été fait, c’est ce qui nous a amené à sortir de la pêche illégale non réglementée. La Guinée est sortie de cela. Grâce au Président de la république, qu’il faut reconnaitre. Le centre avait demandé à ce que nous fassions une évaluation, pour savoir l’état de la ressource en 2015. Ce travail a été fait, ces données ont été aussi appréciées et acceptées.
Et, depuis 5 ans, le centre bénéficie régulièrement des financements non seulement de l’Etat guinéen, mais aussi de nos partenaires étrangers, pour faire des campagnes d’évaluation et comprendre qu’est-ce que la ressource. Sans vous mentir, aujourd’hui, nos ressources commencent à se porter bien et les indices d’abondance ont augmenté. Et si vous avez remarqué, ce que je reproche un peu aux journalistes, c’est qu’ils ne font pas d’investigations.
Quant tu fais des investigations, vous verrez que les conflits qu’on a rencontrés au niveau de la pêche artisanale, ont disparu. Il y avait un conflit entre la pêche artisanale et industrielle, on ne parle plus de ça de nos jours.
Donc, voilà deux services complémentaires, si la recherche n’évalue pas bien et qu’il n’y a pas de ressource. Il va sans dire que nous allons assister à la chute complète de nos ressources. Mais, si la recherche fait son travail et que la surveillance fait son travail de gardien de nos ressources en prenant en compte les recommandations, en travaillant en synergie avec la recherche, il va sans dire que les ressources halieutiques seront toujours bien maintenues en Guinée.
radio-kankan.com: Depuis votre prise de fonction à la tête du centre, qu’est-ce qui a marché, qu’est-ce qui n’a pas marché et qu’est-ce qui reste à faire (en un mot le bilan du centre) ?
Dr Bamy Idrissa Lamine : II faut reconnaitre que je suis à la tête de cette direction, il y a 4 ans. Quand je venais d’arriver, par exemple, l’outil d’évaluation qu’on avait, c’était le navire ‘’Général Lansana conté’’. C’est lui qui nous permettait de faire la campagne d’évaluation, il était à quai. Mais, on a pu le remettre en état et on a commencé à faire la campagne d’évaluation.
C’est un élément très important, qui a récolté les données statistiques des débarquements, c’est-à-dire, d’évaluations indirectes. Je vous assure que ça fait 5ans, que nous faisons régulièrement ses campagnes d’évaluation. Aujourd’hui, ce n’est pas pour me lancer des fleurs, dans la plupart des rencontres scientifiques, la Guinée et la Mauritanie sont championnes en ce qui concerne les campagnes d’évaluation. Ce sont les résultats de ces campagnes qui nous permettent d’élaborer un plan d’aménagement conséquent avec les évaluations indirectes qui consistent à faire les statistiques, à savoir réellement la quantité de ressources halieutiques débarquées. Cela est régulièrement tenu au CNSHB.
Par contre, quand vous prenez aujourd’hui le financement de la recherche au niveau du CNHSB, il relève essentiellement de nos partenaires étrangers. Vous verrez mon dernier rapport d’activité ou 70% est assumé par le fond de l’étranger. Donc ça, c’est une première difficulté. La deuxième, nous avons eu à élaborer un plan stratégique de la recherche et ce plan stratégique. Ça été fait avec le financement de NEPAD, le nouveau partenariat pour le développement. Et ce rapport, on l’a fait de façon participative avec un expert étranger qui a longtemps travaillé en Guinée, qui a piloté le travail. Ce travail a été accepté et validé par un atelier, qui a été présidé par le Président de la République. Ce plan stratégique, jusqu’en date, n’a pas bénéficié de financement. Dans ce plan, il est tout simplement indiqué dedans, qu’il faut 7milliards de francs guinéens pour permettre au centre national des Sciences Halieutiques, de jouer pleinement son rôle. Je vous assure que jusqu’en date, cela n’a pas été respecté et les financements vont en décroissants. Or, avec les campagnes d’évaluation, on a montré que les ressources sont améliorées et que ce sont ces résultats qui permettent de donner le quota, d’acheter, de donner des licences et ces licences là, permettent de remplir la caisse de l’Etat et Dieu seul sait ce que cela rapporte au trésor public.
Donc, on a ce problème de validation de ce plan stratégique, pour nous permettre d’assumer notre mission. Ça, c’est un problème majeur.
Par contre, on a eu des avancées, il faut oser le dire. On a mis en place un conseil d’administration qui marche, nous tenons régulièrement nos conseils d’administration. Nous avons la chance avec les bailleurs de fonds, puisqu’on a des résultats qui nous permettent d’avoir un financement à temps et conséquemment, des différentes campagnes d’évaluation directe et indirecte.
Donc, voilà en résumé, non seulement nos problèmes, nos réalisations et les avancées. Ensuite, je tiens à vous affirmer que vous n’aurez pas honte d’entendre que Boussoura tient régulièrement ses campagnes d’évaluation et de ses données.
radio-kankan.com: Comment traitez-vous des rapports de missions des observateurs marins du Centre National de Surveillances de Pêche (C.N.S.P) ?
Dr Bamy Idrissa Lamine : A un moment, il y avait d’abord la formation des observateurs du centre de surveillance puisqu’ils vont surveiller les ressources halieutiques. La formation était faite simultanément à l’époque, par le CNHSB. Il y avait un accord de partenariat avec CNHSB et le centre de surveillance. Donc, on les formait sur la reconnaissance des espèces, ils embarquaient les gens dans ce cadre et cela a fonctionné pendant un bon moment. Ça été arrêté par la suite. Pendant cette période, on détectait des observateurs qui n’avaient pas la compétence d’identifier les espèces.
Il y a une fiche que vous devez emporter avec vous, tout un intellectuel peut bien remplir cette fiche. Mais, notre mission, c’est de voir la qualité de ces fiches et des renseignements de ces fiches. Dire maintenant que CNHB masquait, je crois que c’est une aberration. Puisque les données qui rentrent dans l’élaboration du plan d’aménagement. Il y a d’abord beaucoup de données scientifiques, notamment l’évaluation directe avec les bateaux. Car, nous avons nos propres enquêteurs au niveau de la pêche artisanale, qui récapitulent les données avec les données du centre de surveillance, qui viennent compléter à ces données.
Notre vocation, ce n’est pas de masquer ces données, mais bien au contraire. Aujourd’hui, on nous trouve même un peu rigoureux sur le potentiel et les données que nous livrons pour le plan d’aménagement des pêches. Donc, ça ce n’est pas un argument qui tient la route. Le centre, une fois que les données viennent ici, ces mêmes données sont encore examinées par une commission spéciale interne.
Pour cela, nous regardons ce qui est bon, nous éliminons ce qui n’est pas bon, ensuite nous les retenons pour faire le bulletin afin d’apporter les éléments non seulement pour le plan d’aménagement, mais aussi pour le bulletin scientifique.
Mais, tous ces travaux se font ici. Je tiens à vous mettre à l’aise, pour vous dire que le travail est bien fait. Evidement, il ya certains observateurs qui travaillent mal. Mais, nous les détectons par ce que c’est nous qui avons les fiches qui sont élaborées à notre niveau. Dire que le centre masque les données des observateurs, je dirai non ! Si le centre masque les données des observateurs, je crois qu’on n’aurait pas eu ce plan d’aménagement que nous avons maintenant.
radio-kankan.com: Dites-nous, à présent, à quelle période le repos biologique intervient dans l’année ?
Dr Bamy Idrissa Lamine : En ce qui concerne le repos biologique, on est parti d’un constat, on a vu que les indices d’abondance, c’est-à-dire les captures par unité, avaient complément diminuer. En 1985, on était à 240 kg par trente minutes de pêche de trait. Par exemple, quand vous lancez le filet de façon élémentaire, vous le relevé en 30 minutes. Avant, on avait 240kg voire même 150Kg pour les espèces.
Mais en 1992, on s’est rendu compte qu’on avait 10kg de trait. Donc, non seulement le temps de pêche était devenu compliquer pour les pêcheurs, qui mettaient plus de temps. Egalement, la quantité de carburant consommée devenait plus grande puisque les zones de pêche étaient reculées, il fallait passer plus de temps de pêche pour avoir des poisons.
Finalement, on s’est demandé qu’est-ce qu’il faut faire. Lorsqu’on a remarqué que dans les débarquements, certaines espèces qu’on retrouvait en abondance, avaient disparues.
C’est alors qu’on a fait un travail de préposition avec les partenaires, pour dire qu’il est temps d’instaurer le repos biologique comme mesure d’aménagement puisque d’autres mesures étaient déjà là. Mais quand la situation devenait critique, on a dit qu’il faut instaurer le repos biologique. En quoi consiste le repos biologique ? C’est de définir une zone pour interdire la pêche afin de permettre aux ressources, de se régénérer soit une espèce ou un groupe d’espèces.
Et pour le cas spécifique de la Guinée, on a opté pour la pêche artisanale, c’est-à-dire, l’interdiction de l’intervention des bateaux de la pêche industrielle au niveau de la pêche artisanale. C’est ainsi que pendant 2 mois, on a vu que c’était la période de grande reproduction. Finalement, on a instauré le mois de juin et août, pour le repos biologique. Quand on a instauré le repos biologique, sans commentaire, on a vu que la ressource s’est régénérée, on a le rapport ici. Ensuite, on a fait une campagne d’évaluation au niveau des pêcheurs. Et quand on a interviewé certains pécheurs, ils nous ont recommandé de continuer cette mesure, cela a été accepté par les bailleurs de fonds. A ce jour, cela fait cinq ans depuis que ce repos biologique est instauré.
Au jour d’aujourd’hui, nos ressources se portent bien. Avec cela, nous allons voir s’il faut toujours continuer à maintenir ce repos biologique ou s’il faut diminuer la période. Cela reste à étudier.
Mais scientifiquement parlant, nos ressources commencent à bien se porter. Comme pour dire, que le repos biologique a été un bien fait pour permettre à nos ressources de se régénérer.
radio-kankan.com: Nous sommes au terme de cette interview, avez-vous un message particulier à l’endroit de la population ?
Dr Bamy Idrissa Lamine : Ce que j’ai à lancer à la population guinéenne et à la communauté des pêcheurs, il faut qu’elles fassent confiance à la recherche. Le chercheur a un rôle de conseiller et d’alerte. Sans vous mentir, vous voyez vous-même, que beaucoup de bateaux européens viennent pêcher en Afrique.
En république de Guinée, nous avons une particularité avec ce repos biologique. Cela permet à nos ressources de se régénérer.
Mais, quand on ne faisait pas une pêche responsable, c’est ce qui nous avait amené à être sanctionnées.
Et, au bout de compte, on a vu une diminution drastique de nos ressources. Aujourd’hui, Dieu merci, car ce phénomène est entrain de disparaitre. Les espèces qu’on ne rencontrait plus dans les débarquements, aujourd’hui, on les retrouve dans tous les débarquements. La biomasse, c’est-à-dire, la quantité des ressources halieutiques, a augmentées. Nous sommes désormais sortis de la pêche illégale, je pense que nous devons nous battre pour maintenir ce cap. Vous êtes des journalistes, sans vous mentir, aujourd’hui, le poison coûte moins cher en Guinée par rapport à tous les autres pays qui nous entourent. Nous avons fait des études sur ce cas précis, nous détenons des chiffres avec nous.
A propos, je demande que nous soyons appuyés surtout au niveau de notre plan stratégique que nous avons élaboré pour qu’il bénéficie d’un financement conséquent pour permettre à la recherche d’assumer pleinement son rôle.
Je vous remercie !
Par Mohamed Sylla pour radio-kankan.com

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