Biographie
AHMED DEKOU TOUE Né le 9 janvier 1922 [certains biographes le font naître en 1918] à Faranah, en pays malinke (Guinée centrale) dans une famille modeste, il est le petit-fils du grand guerrier Samory. Employé des PTT, il est l'un des fondateurs du syndicat des travailleurs des PTTen 1945, dont il devient Secrétaire général. En 1952, il prend la tête du Parti démocratique de Guinée, section locale du Rassemblement démocratique africain (RDA), et fait céder l'administration coloniale sur l'application totale du code de travail en Guinée.
Conseiller général de Guinée (1954) et Président de la Confédération générale des travailleurs d'Afrique noire, il est élu en janvier 1956, député à l'Assemblée nationale. Vice-Président du Conseil du gouvernement de Guinée en novembre 1957, il en devient Président en juillet 1958. Il est le seul, lors du référendum du 28 septembre, à répondre "non" à la proposition de communauté franco-africaine. La Guinée devient donc indépendante le 2 octobre 1958. Sekou Touré est élu président de la République le 15 janvier 1959. Il se lie avec les pays socialistes.
Malgré quelques tentatives de réchauffement en 1963, les relations entre Paris et Conakry sont exécrables et sont rompues en 1965. La normalisation n'aura lieu que dix ans plus tard (1975), suivie d'une visite d'Etat du président Giscard d'Estaing en Guinée en 1978 et d'une visite officielle de Sékou Touré en France en 1982. A la fin des années 1970, il se tourne de plus en plus vers l'Islam et noue de nombreuses relations avec les pays musulmans et organisations islamiques. Constamment réélu Président (la cinquième et dernière fois en 1982), il meurt le 24 mars 1984.
Le dictateur et les enfants
Avec vigueur, souvent avec violence, parfois avec terreur, Sékou Touré imprima son empreinte d'homme d'Etat sur la Guinée pendant plus de trente années révolutionnaires, une Révolution qu'il voulait éternelle. Subitement Sékou Touré mourut, comme un simple mortel, des suites d'une banale opération cardiaque, en 1984. Quelques semaines auparavant, un fort tremblement de terre avait ravagé une région de la Guinée qui n'en avait jamais connu dans le passé : il avait alors prophétisé une secousse plus forte encore....
Quelques jours après ses obsèques, en dépit des dispositions constitutionnelles et des intrigues familiales, l'Armée guinéenne prit le pouvoir, instaura la Deuxième République, ouvrit les prisons, proclama ses intentions libérales et démocratiques; accueilli par la population avec des transports de joie et d'espoir, le nouveau régime fustigea l'ancien. Les manifestations de ce dernier disparurent en un instant : arrachés les portraits officiels, effacés les slogans, supprimé le Parti-Etat, abandonnées les structures anciennes, interdite l'idéologie, oubliée la Révolution... Au milieu des projets de réforme et des plans de développement, le bilan de Sékou Touré fut qualifié de désastreux dans tous les domaines; ses parents et les principaux dignitaires furent emprisonnés; certains d'entre eux exécutés. Une grande majorité des Guinéens, la quasi-totalité des exilés pleins d'espérance condamnèrent jusqu'au souvenir de Sékou Touré.
Ainsi, en quelques heures, tout l'appareil que l'on croyait installé à jamais, s'était effondré comme un château de cartes. Refoulé par une déferlante critique, le souvenir de l'ancien dictateur était banni pour toujours.
Quelques années à peine après sa disparition, son nom peut de nouveau être évoqué sans trop de passion; ses portraits se vendent au marché, des tracts circulent, certains affirment déjà regretter "le temps de Sékou Touré". Les rivalités ethniques, que l'ancien Président avait réprimées avec violence tout en y cédant parfois, sont revenues sur le devant de la scène et font des mécontents dans celles des ethnies qui s'estiment mal représentées; il en est de même de certains des anciens exilés. L'insécurité s'installe et la population pense confusément qu'à trop d'autorité a succédé, sous couleur de libération, une ère de laisser-aller. Certes, les horreurs atroces du Camp Boiro, où furent torturés et mis à mort des milliers de prisonniers politiques, ne sont pas oubliées, le retard économique n'est pas contesté, le nouvel esprit de liberté qui souffle partout n'est pas remis en cause. Mais ce dictateur sanguinaire - que certains qualifiaient de "Petit Staline des tropiques" - savait au moins gouverner, entend-on parfois dire aujourd'hui.
Paradoxe donc, et cycle de la mémoire historique. Le bâtisseur meurt haï et ressuscite aussitôt, idéalisé. Que retiendront de cette période charnière les contemporains de Sékou Touré et les jeunes Guinéens d'aujourd'hui ?
Du vivant de Sékou Touré déjà, ses thuriféraires et ses détracteurs s'opposaient vivement. La population guinéenne elle-même, y compris des cadres importants du Parti, pratiquait le double langage, et, s'ils lançaient avec un enthousiasme apparent les slogans révolutionnaires, beaucoup exprimaient leurs réserves et leurs craintes en petit comité. Les affirmations les plus contradictoires avaient cours à son sujet, émanant souvent de personnes qui ne le connaissaient pas directement; peu de personnages contemporains ont soulevé autant de controverses.
Car, dans la plus pure tradition charismatique, le Responsable Suprême de la Révolution cultivait activement le mystère : sa date de naissance était inconnue, comme nombre d'aspects de sa vie privée, de sa biographie. Même après sa mort, nul ne sait ce qu'il est advenu de sa dépouille mortelle, dont certains affirment qu'elle n'est pas inhumée dans le Mausolée de Conakry; mythe parfait du héros dont le cadavre a disparu, transformant la tombe en cénotaphe et lui conférant le supplément charismatique qui n'appartient qu'aux dieux.
Par ailleurs, Sékou Touré était véritablement un personnage contradictoire, adulé et abhoré, radicalement ambivalent. C'est là le propre du héros fondateur, dont on sait bien qu'il est partagé de son vivant entre l'amour idolâtre et la haine des peuples, pour être englouti dans une destruction posthume d'où il renaîtra plus tard. Le propre de Sékou Touré, sans doute à cause de sa radicalité originelle, est d'être en proie à un cycle que l'on dirait accéléré, comme un film qui passerait à une mauvaise vitesse. L'ambivalence est partout chez cet homme à deux visages héroïques.
Dictateur sanguinaire qui a poussé la délation, la torture et la répression jusqu'au système de gouvernement / sentimental fidèle à ses amis et touché par les sentiments qu'on lui porte.
Terrorisant certains de ses visiteurs par la sévérité de son regard et la brutalité de ses propos / séduisant d'autres par le charme de son sourire, l'agrément de sa conversation, la délicatesse de ses attentions.
ll ne peut se passer des femmes, rappellent les uns / d'autres se souviennent qu'il a connu d'autres inclinations dans sa jeunesse.
Marxiste convaincu, selon les uns / Musulman fidèle et pratiquant, selon les autres.
Il a toujours combattu les pratiques qu'il qualifiait de "mystificatrices" et fermement condamné les sacrifices humains / Il n'a jamais cessé de recourir aux plus terribles pratiques de la sorcellerie africaine et n'a jamais répugné aux sacrifices.
Il a dénoncé les mythes comme rétrogrades / Il s'est lui-même constitué en mythe.
Agent de la CIA, il a vendu son pays aux multinationales / Il était le fourrier du communisme en Afrique.
Il a ruiné son pays / les Guinéens n'ont jamais connu la famine.
Il haïssait la France / Il ne s'est jamais consolé de la rupture avec Paris.
Il a prôné la Révolution jusqu'au bout / Il était devenu le chef de file des dirigeants modérés et aspirait au rôle de sage doyen de l'Afrique.
Sékou Touré avait-il, comme certaines le prétendent, effectué plusieurs séjours de formation syndicale dans les pays communistes et avait-il appris là les techniques de mobilisation des foules d'action politique qui lui ont permis d'accéder au pouvoir et d'y rester, en dépit de toutes les prévisions et activités diverses, jusqu'à sa mort ? Là encore, le doute existe. Il a su en tous cas quadriller son pays et l'animer avec une efficacité redoutable, dosant habilement traditions africaines de commandement et méthodes modernes d'organisation et de communication.
Clifford Geertz [2] écrit à propos des symboliques du pouvoir : "Les trônes peuvent être démodés, et l'apparat aussi, mais l'autorité politique continue d'avoir besoin d'un cadre culturel pour se définir elle-même et avancer ses revendications... Un monde entièrement démystifié est un monde entièrement dépolitisé... La "théologie politique" du XXème siècle n'a pas été écrite...mais elle existe; ou plus exactement, il en existe des formes variées... Le charisme des figures dominantes de la société et celui des gens qui se précipitent contre cette domination proviennent d'une source commune : l'aspect sacré de l'autorité centrale... Ce n'est pas, après tout, le fait de se tenir à l'écart de l'ordre social dans quelque état d'excitation provoqué par l'estime de soi qui rend numineux un chef politique, mais une implication intime, profonde, - qu'il veuille affirmer ou répudier, défendre ou détruire - dans les fictions maîtresses qui font vivre cet ordre."
Ainsi, Sékou Touré, malgré ses excès, ou peut-être même à cause d'eux, s'est admirablement coulé dans la lignée des grandes figures charismatiques de son pays ou de son continent. Ses ambivalences sont celles de son peuple, qu'il ne subjuguait à ce point que parce qu'il le connaissait, le reflétait, le "possédait" profondément. Ses contradictions, ses qualités, ses défauts, ne sont-ils pas, poussés à l'extrême et jusqu'au pathologique, ceux de tous les Guinéens ? Ne le qualifiait-on pas parfois d' "Homme-Peuple"?
Un jour, circulant à ses côtés alors qu'il conduisait sa voiture à travers les quartiers populeux de Conakry, agitant son éternel mouchoir blanc, je me souviens qu'il me dit, avec une certaine tristesse mais comme une évidence, constatant que les applaudissements et les vivats des militants qui le reconnaissaient émanaient surtout des petits garçons et des fillettes qui couraient autour de nous : " Au fond, dans ce pays, il n'y a que les enfants qui m'aiment."
par André Lewin
[1] Article paru dans le magazine freudien "L'Ane" (Paris, 1987, n° 32), sous le titre "Le petit Staline des tropiques : le dictateur et les enfants".
[2] Clifford Geertz, "Savoir local, savoir global", Presses Universitaires de France, Paris, 1986












